Roman personnel. Roman psychologique (intime)
Une femme «en dépression sévère» et en panne d'écriture ? on ne sait trop laquelle précède l'autre ? ressent durement le vieillissement, l'usure du désir, l'inadéquation entre l'apparence fanée et la vigueur des sentiments. Elle s'adresse à un médecin, un «addictologue» auquel elle devient «accro». Un amour impossible, enfermé dans le cadre de la cure, sans risques. «Prenez-moi, gardez-moi», supplie-t-elle. Il le fait, dans les strictes limites du contrat. Dans un sursaut de réalisme, elle, qui semble avoir toujours eu des difficultés avec l'argent, en calcule le coût, quatre francs la minute. Le Docteur Ursus l'aidera à évaluer ce qu'elle vaut, quel est son prix. Cet ours élégant, cet échassier aux habits soigneusement choisis donne «une impression de radicalité et de hauteur, de singularité, de solitude, de table rase». Sur cette table vont venir se poser rêves et angoisses, le sentiment omniprésent de la faute et, parfois, de la révolte. Le récit se déroule dans les marges des séances, selon un enchaînement fluide d'associations. La maison, protectrice, est un personnage central, et son jardin, la chatte grise, les oiseaux, parfois passent des amis, les filles de la narratrice, son petit-fils. Les relations humaines sont complexes, souvent importunes, en porte-à-faux. Il faut apprendre à «digréer», lui dit un jour le remplaçant du Docteur, «le contraire du verbe agréer». Il a raison, mais ce n'est pas avec ce médecin suave qu'elle veut continuer, c'est avec celui qu'elle aime déjà, qu'elle se risque à supplier: «Je vous demande instamment de ne pas m'abandonner.» Elle prend un risque inouï, calculé, car elle sait bien qu'ici, «nous ne sommes pas dans la vraie vie», et que «ce qui se passe ici n'a que la vérité du théâtre».
Une femme s'éprend de son thérapeute, le Docteur Ursus. Une situation qui, d'emblée, empêche l'expression simple des sentiments et des désirs. Aussi bien est-ce, pour cette femme, l'occasion idéale d'aimer. Dans ce cadre protégé, surveillé, rien de malheureux ne peut lui arriver. Enchantée au sens fort du terme, la patiente écrit. Dérivé en récit, l'amour imaginaire se trouve ainsi conforté, amplifié. Tout de cet homme plaît à la narratrice, son regard, sa voix, ses vêtements, sa bienveillante et imparable logique. Elle l'écoute, le dévore des yeux, le respire. Il suffit, ici, que la bonne distance soit observée et l'amour impossible ira à l'infini... Mais un livre doit finir, et le récit lui-même, qui a longtemps porté la narratrice, l'avertit de revenir à la « vraie vie ». Quant au canari, son symbole vient d'une ancienne tradition. Naguère, on emportait au fond du puits de charbon un petit oiseau chanteur, qui avertissait du grisou mortel son compagnon le mineur. « Ne m'abandonnez pas. Ce qui se passe ici n'a que la vérité du théâtre. Mais n'est-ce pas la seule qui se puisse humainement dire et reconnaître ? » Catherine Safonoff vit à Genève. Elle a publié des romans, des récits de genre autobiographique et des nouvelles.